ETHIQUE ET ENTREPRISE

Le 14 février 2010« Plus une entreprise paraîtra puissante, plus on la contestera par la manière dont elle met en œuvre la puissance qui est la sienne. C'est le champ des relations de pouvoir qui définit le champ éthique de l'entreprise. Et la réflexion sur l'éthique de l'entreprise porte sur la manière de l'exercer. » François Ewald (Philosophe, Professeur au CNAM, Conseiller à la Fédération française des Sociétés d'assurances, ancien conseiller du MEDEF)

Les années 1960-1970 ont été la période d'un « tout politique », les années 1990 furent celles d'un retour de la morale tant dans les milieux intellectuels que dans les débats sociaux. Je ne peux que le constater, la réflexion éthique est aujourd'hui plus que jamais d'actualité à la faveur de l'émergence de nouveaux enjeux tels que l'environnement, la bioéthique, l'humanitaire, etc.

Au cœur de ces engagements, l'entreprise occupe une place essentielle, fondatrice et difficile tant elle est en permanence sous le feu des projecteurs…

Entreprise responsable, entreprise « green », entreprise citoyenne, chartes éthiques, développement durable… Depuis quelques années, les incarnations de l'éthique entrepreneuriale se sont ainsi considérablement démultipliées. C'est dans cette optique qu'en novembre 2000 s'était déjà tenu à Evian le premier « Forum du Management responsable » qui réunissait des entreprises d'envergures comme Danone, L'Oréal, IBM, Suez, etc.

Quid de ce phénomène aujourd'hui : le souci d'éthique des entreprises va-t-il permettre au capitalisme de franchir une nouvelle étape ? La responsabilité est-elle l'avenir des entreprises ? Se soucier de formuler une éthique ne serait-il pas le nouveau moyen de créer du lien, de penser une organisation inédite ?

Fondements naturels, sociologiques et philosophiques et pratiques de l'éthique.

Comment fonder la morale ? Existe-t-il une morale universelle ? Qu'est-ce que la distinction entre le Bien et le Mal ?

Selon Charles Darwin, nos conditions morales s'enracinent dans des « bases naturelles de l'éthique » et dans des « instincts sociaux » déjà présents dans le monde animal. Entraide, soins parentaux, assistance aux blessés sont autant de comportements identifiés chez les animaux et qui prouveraient que nos règles de conduites humaines en sont les héritières. Mais l'homme va plus loin et, par son intelligence, a le pouvoir supérieur de réfléchir aux conséquences de ses actes et, par l'éducation, de transmettre ses fondements moraux. Telle serait l'origine de la conscience morale humaine.

Cependant, sans relais social, pas de véritable assise de la morale. La société doit prolonger nos instincts moraux et contrecarrer les comportements anti-sociaux. Nous entrons ici dans la dimension sociologique de la morale. Largement étudiées par des sociologues aussi incontournables qu'Auguste Compte, Emile Durkheim ou encore Max Weber, célèbre pour son analyse du système capitaliste à la lumière du protestantisme, les lois éthiques renvoient indiscutablement à la question sociale. Valeurs sacrées ou familiales, bien commun et souci d'efficacité sont des valeurs qui guident nos actions. Ces normes et ces raisons sont en permanence ajustées, évaluées, délibérées voire contestées afin d'être déclarées « justes et bonnes » par la majorité.

La philosophie moderne a, quant à elle, cherché à fonder la morale en excluant tout fondement extérieur (religion, mœurs, coutumes, pouvoir, normes etc.). La perspective kantienne a été de formuler une nouvelle morale universelle qui ne repose que sur les principes de la raison. Cet impératif catégorique est au-delà des croyances et des convictions de chacun : « Je dois me conduire de telle sorte que je puisse aussi vouloir que ma maxime devienne une loi universelle ».

A cette approche universaliste s'oppose cependant un courant pluraliste qui refuse tout système moral univoque et stigmatise les particularismes.

D'autres clivages philosophiques existent qui alimentent les débats autour de la philosophie morale : nihilisme, relativisme, etc.

Ainsi aujourd'hui, la question de l'éthique est-elle partout et touche presque toutes les composantes de la société. Que ce soit dans les domaines médicaux et bioéthiques, de l'économie ou de l'entreprise, la formulation de repères moraux s'impose. Ce recours à une éthique pratique est une demande récurrente des citoyens qui expriment là leurs interrogations quant à une société où les règles de conduite ne sont plus établies par la religion ou une idéologie. Perte de repères et désarroi des foules devant l'étendue des possibles...

Ethique et Entreprise

Samuel Mercier dans son ouvrage « L'éthique dans les entreprises » (Editions La Découverte 2004) analyse avec rigueur et clairvoyance la nécessité de formulation d'une éthique que les entreprises connaissent actuellement.

Selon lui, et je souscris à cette considération, un choix éthique s'impose lorsqu'il existe une liberté d'action. Cet espace de liberté est la zone précise dans laquelle se rejoignent la gestion entrepreneuriale et l'éthique. Lorsqu'une action menée librement a un impact positif ou négatif sur autrui, un problème éthique se pose et l'entreprise est éminemment concernée par cet engagement et cette responsabilité. Les décisions de l'entreprise obéissent donc à des références de valeurs.

Si l'on considère la déontologie comme « un ensemble de règles dont se dote une profession » (Isaac), alors « la morale, science du bien et du mal, permet de dégager une éthique qui est un art de diriger sa conduite, son comportement, qui s'exprime dans les principes guidant les aspects professionnels de ce comportement : la déontologie. » (Isaac).

Pourtant, parler d'éthique en matière de gestion est une hérésie pour certains qui considèrent que la loi du profit exclut toute interrogation éthique.

D'autres, dont je fais partie, pensent qu'il est incontournable et urgent de soumettre l'entreprise aux mêmes normes que les autres instances sociales. Même s'il peut exister des tensions entre l'Economie et le Social, on ne peut faire abstraction de cette notion de responsabilité qui interpelle toutes les entreprises aujourd'hui. Que ce soit avec ses partenaires internes ou externes, les entrepreneurs doivent justifier leurs actes en fonction de normes morales et de valeurs.

L'engagement des managers

Stratégique, la prise de position éthique d'une entreprise est le moyen d'affirmer son unicité et de créer un sentiment d'appartenance chez les salariés. La direction générale joue, dans ce sens, un rôle déterminant car elle produit le cadre de référence pour toutes les décisions prises et oriente l'action.

Les entreprises de grande taille sont plus particulièrement concernées par les questions d'éthique car leur cohésion est plus problématique que par le passé. Auparavant, la seule culture implicite d'une entreprise suffisait alors que la multiplication actuelle des collaborations devient impressionnante et rend complexe le sentiment d'unité générale.

Soumise aux pressions constantes des instances socio-politiques, l'entreprise doit faire la preuve de son honnêteté et de son engagement. La maîtrise de l'image externe est primordiale auprès des différents publics : actionnaires, finance, clients, fournisseurs, pouvoirs publics et enfin, le grand public.

Les managers décident, organisent et soutiennent donc la formalisation des règles éthiques. C'est-à-dire la mise par écrit des règles, des idéaux et des valeurs principielles de l'entreprise. C'est un document rédigé et de référence qui favorise les liens internes (salariés) et externes (actionnaires et investisseurs) jusqu'au grand public.

Le besoin d'une référence culturelle commune est un point essentiel de cette formalisation. Les valeurs et normes implicites d'un groupe ne suffisent plus aujourd'hui à garantir les fondations de l'identité entrepreneuriale. Il faut que les leaders créent un modèle de comportement, une règle du jeu qui s'imposera comme un outil de régulation interne et externe. Cette formalisation doit refléter et incarner le charisme du dirigeant.

Promouvoir l'image d'une entreprise par la formulation d'engagements autonomes est un moyen de prouver son souci d'éthique. Mais cela doit être accompagné d'une réelle stabilité interne, d'une visibilité au sein de l'entreprise.

L'éthique, aujourd'hui, passe aussi par une quête de rapports sociaux transparents et confiants avec les salariés dans laquelle les Ressources Humaines joue un rôle fondamental de « diffuseur ». Un contrat « psychologique » existe entre la direction et les collaborateurs qui garantit une relation scellée par le respect et l'écoute.

Les dimensions de la réflexion éthique dans l'entreprise

On peut distinguer dans cette analyse plusieurs axes de réflexion formant une typologie de la politique éthique formalisée.

La réflexion axiologique pose tout d'abord les valeurs centrales de l'entreprise : intégrité, honnêteté, équité, professionnalisme, respect, exemplarité, loyauté, solidarité et enfin, tout particulièrement, responsabilité.

La réflexion déontologique exprime des règles ainsi que la volonté de faire adhérer les collaborateurs à l'ensemble de ces normes édictées.

La réflexion téléologique cerne les intentions générales et les objectifs finaux (finalité de l'organisation) et la réflexion ontologique s'oriente sur la nature propre de l'entreprise (identité de l'organisation).

La réflexion psychologique est transversale et a pour but de réunir les différents acteurs de l'entreprise dans une atmosphère d'adhésion, et non de contrainte.

A la lumière de ces distinctions fines et de la compréhension de ce qu'est la formalisation éthique d'une entreprise, j'en arrive à la conclusion simple mais incontournable qu'aucune entreprise aujourd'hui ne peut faire l'économie d'une attitude éthique. Son image extérieure en dépend ainsi que sa cohésion interne.

Un projet commun doit être énoncé, jugé juste et positif par la majorité. Depuis longtemps, les entreprises américaines s'appuient sur des chartes éthiques fortes et rassembleuses auxquelles les salariés doivent adhérer s'ils veulent être partie prenante de l'entreprise. En France aussi aujourd'hui, je constate que l'énoncé de règles éthiques clairement rédigées et efficacement communiquées s'impose de plus en plus.

Loin d'être une manifestation opportuniste, l'éthique peut être un outil de cohésion et de régulation entrepreneuriale. Donc une source de progrès et de performance malgré les critiques qui s'élèvent et dénoncent l'outil éthique comme un subterfuge managérial.

Je crois, au contraire, que l'éthique peut être synonyme d'efficacité et de compétitivité car elle est l'expression concertée de la préférence, donc d'ordonnance et de gouvernance bien menée.

La réflexion éthique est là pour nous interroger sur la finalité d'une entreprise en ce sens qu'elle doit être considérée comme une communauté humaine et pas seulement comme une structure économique. La réflexion éthique intervient ainsi de façon concrète et pratique pour formuler de nouvelles méthodologies, une nouvelle façon de penser l'organisation du travail.

L'éthique doit rester une source de questionnement, un vaste débat sans cesse alimenté par les changements sociaux. C'est à ce prix dialectique, et non consensuel, que la question éthique garde à mes yeux toute sa valeur opérationnelle.

© Christian Pousset et Partners