Vaste sujet que celui de l'identité nationale, susceptible de déchaîner les passions tant sur la forme que sur le fond.
Sur la forme, d'abord, car selon le point de vue on traitera la question avec les pincettes du politiquement correct, afin d'éviter toute incartade du spectre de l'accusation de xénophobie, voire de racisme, ou, au contraire, en n'hésitant pas à insister sur les contrastes qui nous distinguent des autres.
Sur le fond, on l'aura compris, l'une et l'autre approche ne seront pas sans incidence sur le traitement du sujet. On sera français « en soi », per se, ou « par opposition aux autres », par la détermination de ce que l'on n'est pas.
On peut néanmoins sans doute affirmer que la question de l'identité québécoise a été tranchée assez nettement depuis les touts débuts de la colonisation anglaise, pour culminer à l'époque du célèbre « vive le Québec libre » du général De Gaulle.
Car l'écrasante prédominance anglo-saxonne – près de 350 millions d'anglophones ceinturant les 6,5 millions de québécois – a vite forcé ces derniers à opter pour la seconde approche : les québécois sont des français vivant en Amérique, par opposition aux anglophones qui les entourent.
Cette détermination de l'identité québécoise par opposition aux anglophones fut d'autant plus facile que le pouvoir britannique fut fort maladroit, après la conquête de 1759, dans sa gestion de la question nationale québécoise.
De nombreuses tentatives d'assimilation forcée, ou de négation du fait français en Amérique, eurent tôt fait de stimuler une puissante volonté de résistance à l'oppression que faisait vivre le colonisateur anglais aux natifs québécois.
D'autant plus que les québécois partageaient depuis le départ une seule et même langue, contrairement à la France, où nombre de langues se côtoyaient, du Breton à l'Occitan, en passant par le Savoyard et autres dialectes.
Bref, dès les origines, une forte cohésion se développa autour de l'idée que la langue et la culture françaises étaient le ciment de la nation québécoise.
La question aurait pu se compliquer singulièrement à compter de la seconde moitié du vingtième siècle, quand une importante immigration se mît à affluer. Toutefois, les immigrants n'eurent guère d'autre choix que de s'intégrer en tenant compte de cette dualité, cette opposition entre le fait français et le monde anglo-saxon.
De telle sorte que la plupart d'entre eux sont devenus, avec plus ou moins de succès, des citoyens québécois à part entière, qui parlent très généralement français, connaissent la spécificité québécoise et le culte que constitue, pour les québécois, la préservation de la langue et leur culture.
Difficile de comparer cet exemple à la situation qui prévaut en France. A l'égard de ses immigrants, c'est la France qui fut le colonisateur. Les fils et filles d'immigrés sont donc écartelés – et, malheureusement, souvent déchirés – entre leur volonté d'appartenir à la nation et une certaine rancune, à l'égard d'un Etat qui fut jadis l'occupant. Ce mélange est manifestement devenu, pour beaucoup d'entre eux, un dangereux détonateur d'incertitudes identitaires, les conduisant à des paradoxes d'amour et de haine qui se manifestent tour à tour.
Le passage du temps est sans doute l'un des éléments qui permettra de voir s'estomper leur dilemme. Mais ce ne sera pas suffisant.
On peut vivre et construire avec d'autres une nation sans perdre son identité culturelle. Les québécois et leurs voisins anglophones l'ont fait, ça s'appelle le Canada.
C'est une question de volonté. Volonté de vivre ensemble en se projetant dans le futur, plutôt que de se claquemurer dans le passé et la haine. Volonté de partager avec ses concitoyens une vision commune de l'Etat, volonté d'accepter que la diversité et les différences s'exprimeront dans le respect des libertés fondamentales dévolues à tous les citoyens, et qui constitueront un garde-fou nous protégeant de tous les extrémismes.
Qu'on me permette de terminer en citant le regretté chanteur québécois Sylvain Lelièvre 1:
On est toujours un peu l'Iroquois de quelqu'un
Que l'on soit Québécois, Breton, Nègre ou Cajun
Je vous laisse à chanter quel peut être le vôtre
On est toujours un peu l'Indigène d'un autre.
Par Denis BORGIA