De l'intérêt général...

Le 24 mars 2010« On doit avoir en tout un seul but : identifier son intérêt particulier à l'intérêt général ; ramener tout à soi, c'est dissoudre complètement la communauté des hommes. » (Cicéron, De officiis – III, VI)

Nous vivons une période complexe, difficile, source de questionnements multiples qui nous taraudent au quotidien et remettent en question nos certitudes.
Tous les jours, c'est en travaillant au plus près des managers et en m'impliquant dans la compréhension profonde de la structure des entreprises que je me confronte à de nouvelles problématiques, passionnantes et exigeantes.

J'ai, en accord avec mon éthique personnelle et dans la volonté concertée d'orienter l'activité de Christian Pousset et Partners, des liens privilégiés avec des entreprises vouées intrinsèquement à l'intérêt général.
Cette inclinaison essentielle vers ces organisations entrepreneuriales aux vertus utiles m'a ainsi permis, tout au long de ma carrière, d'interroger cette notion centrale d'intérêt commun. Ce principe fondateur et tuteur de la démocratie dépasse aujourd'hui ainsi de très loin son cadre institutionnel et légal pour concerner l'ensemble des rouages des entreprises. Cette évolution m'interpelle et je ne peux faire l'économie de m'y attarder y compris, et surtout, dans une perspective historique et sociétale.

La société bouge, les entreprises mutent et je voulais ainsi essayer de comprendre, en revenant aux sources morales et historiques de l'intérêt commun des peuples, comment cette nouvelle notion d'entreprise citoyenne a vu le jour et saisir les racines de sa cohérence.
J'ai longuement évoqué dans un article précédent le principe d'éthique entrepreuneuriale et la nécessité actuelle d'en faire le point d'ancrage des entreprises responsables. Je souhaitais aujourd'hui continuer d'explorer ce territoire en définissant le positionnement précis et optimal de l'entreprise d'aujourd'hui à travers cette notion d'intérêt public, essentielle, évidente et pourtant complexe.

Le modèle français : intérêt général versus intérêts particuliers.

L'intérêt général, c'est le bien commun, le bien de tous. Il s'oppose traditionnellement à l'intérêt particulier qui ne concerne que l'individu, sa part égoïste et fermée à tout ce qui ne sert pas son propre gain. L'héritage rousseauiste précédé, entre autres, de la théorie de Cicéron définissant que le particulier est subordonné au général comme la partie l'est au tout, prédomine dans la pensée et les structures françaises.
Rousseau loue le principe de volonté générale en ce sens qu'elle permet d'élaborer des lois bonnes pour tous à la condition de faire abstraction de tout intérêt particulier. Il instaure un idéal démocratique en proclamant comme but ultime
la réalisation d'un bien transcendant les intérêts particuliers et consacrant les règles d'une volonté générale qui tend naturellement vers le bonheur collectif. Cette action qui concerne l'ensemble de la communauté (res publica) est réalisée par l'Etat, instance souveraine chargée d'ignorer et d'éloigner l'influence des intérêts privés (res privata) qui pourrait corrompre le bien commun national. Cette pensée, qui institue la production des lois comme un socle indispensable, fait du peuple une entité morale.
La Révolution française a consacré le Contrat Social de Rousseau en élevant l'Etat à la toute-puissance («
La loi est l'expression de la volonté générale. », article 6 de la Déclaration des droits de l'homme, 26 août 1789), ainsi qu'en excluant totalement les groupes d'intérêt du débat public (loi Le Chapelier du 14 juin 1791 qui interdisait les corporations de métiers et les syndicats ouvriers). Et même s'il faut attendre 1901 pour qu'une loi sur la liberté d'association soit votée, la Vème République fera perdurer cette éviction de toute tentative d'appartenance à un groupe d'intérêt particulier en proclamant que « la souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du referendum. Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s'en attribuer l'exercice. »
Ainsi, l'histoire de la pensée française a-t-elle placé l'intérêt général en notion dominante qui, dépassant chaque individu, est l'émanation de la volonté de la collectivité des citoyens en tant que telle.
On l'aura compris, la France est de ce fait porteuse d'une tradition de méfiance et de défiance à l'égard de ce que l'on nomme les
lobbies. Ce n'est que depuis peu, et surtout dans le cadre des institutions européennes, que leur action est avérée et qu'ils s'immiscent dans la mission étatique de poursuite de l'intérêt général, mais sans pour autant avoir acquis un caractère officiel.

Le modèle anglo-saxon : éloge de l'égoïsme pour le bien commun.

A l'inverse, le modèle anglo-saxon n'oppose pas les intérêts particuliers à l'intérêt général et postule même que l'intérêt commun est la somme des intérêts particuliers. Les origines intellectuelles de cette conception prennent tout particulièrement forme et s'affirment avec force dans les écrits du célèbre philosophe et économiste écossais Adam Smith (1723-1790) qui ont fondé les bases de la théorie de l'économie libérale.
Selon lui, l'intérêt général n'est recherché qu'inconsciemment, à travers la recherche de l'intérêt individuel. Si chaque individu recherche son propre bénéfice, il favorise pourtant à son insu le bien-être de l'ensemble de la société. Smith a utilisé une métaphore devenue célèbre, celle de la
« main invisible » qui privilégie ainsi « l'égoïsme » individuel à des fins collectives, mécanisme providentiel qui écarte le plus possible l'intervention de l'état. « Chaque individu est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions si bien que tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d'une manière plus efficace pour l'intérêt de la société que s'il avait réellement pour but d'y travailler. » (Adam Smith, « Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations »).
Cette logique individualiste explique, selon lui, la division du travail, c'est-à-dire la spécialisation des activités. Cette monétarisation des relations humaines permet ainsi à la société « d'objectiver les liens sociaux. »
Cette apologie marchande qui souligne et favorise l'accumulation du capital personnel est une conception qui a joué un grand rôle dans les pays anglo-saxons et plus particulièrement aux Etats-Unis où
les lobbies sont très puissants et influents. Impliqués légitimement dans le débat public, ils ont un poids considérable dans le vote des parlementaires et sont même inscrits auprès des deux Chambres du Congrès. De taille et d'influence diverses (le lobby du pétrole est par exemple extrêmement puissant), ces groupes d'intérêts particuliers agissent au vu et au su de tous, légitimement et dans le but recherché d'une harmonie sociale.

une troisième voie : la réciprocité

Ces deux modèles qui font s'opposer la vertu ou le vice des intérêts personnels en vue du bonheur collectif est une lutte en vigueur depuis le XVIIIème siècle qui a vu l'archétype du « bon citoyen » s'affronter à celui du « citoyen commerçant ». En effet, Montesquieu louait déjà le «doux commerce», et donc l'enrichissement personnel : « et c'est presque une règle générale que, partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce ; et que partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces. » (L'Esprit des Lois, livre Xxe).

Cependant, force a été de constater que le marché seul n'a pu garantir l'harmonie sociale. Dès le milieu du XIXème siècle, de nombreux penseurs stygmatisent les écueils de la révolution industrielle qui, si elle a apporté progrès et enrichissement, s'est accompagnée, hélas, d'un cortège de misère et d'inégalités.
Il a fallu repenser les fondements de l'intérêt général à travers des idéologies aussi diverses et radicales que le communisme ou, plus nuancé,
l'associationnisme en France, en Allemagne ou en Angleterre.
L'esprit coopératif et mutualiste est né de ce dernier courant, et perdure encore aujourd'hui, faisant
coexister la liberté et l'égalité dans le cadre d'une structure associative. Ancré dans une logique économique, l'associationnisme s'en réfère à un lien social maintenu par la mise en oeuvre d'une activité économique. Point d'équilibre entre l'intérêt individuel et l'intérêt collectif, ce modèle de réciprocité reste pour moi un dispositif pérenne et optimal. Il n'envisage pas le comportement égoïste comme un bienfait ni n'érige en dogme laïc un intérêt général qui anihilie toute velléité d'individualité.
Mon expérience auprès
d'entreprises mutualistes et de groupements coopératifs m'a convaincu de l'intelligence et de l'équilibre de cette conception de l'économie. Nous avons désormais intégré la réalité d'une crise de l'Etat Providence et des limites de la redistribution. Le lien social est d'autant plus fragilisé que les modèles font défaut, ou déçoivent. L'intérêt général signifie plus que jamais dans nos sociétés anxieuses la possibilité du travail pour tous dans de bonnes conditions, avec le souci permanent de favoriser l'égalité au sein d'un environnement préservé. Ces entreprises mutualistes ou coopératives comprennent souvent mieux et plus vite que tout le monde que le respect de valeurs sociales et environnementales sont devenus des labels de qualité, voire des critères d'achat. Les labels éthiques sont en passe de devenir incontournables…

On l'aura compris à ce stade de mon développement : je voue une réelle admiration réelle et j'admire la rigueur courageuse des modèles mutualistes et coopératifs. Historiquement, moralement et sociologiquement, leur utilité ne fait aucun doute et me prouve, chaque jour que je contribue à leur mission, que leur modèle organisationnel est à la fois valide et pérenne.

Cependant, une autre incarnation de l'intérêt général au cœur de l'entreprise existe. Son apparition est relativement récente et mérite toute notre attention tant elle est porteuse d'avenir malgré son paradoxe intrinsèque.
Le concept
« d'entreprise citoyenne » se retrouve ainsi de nos jours au cœur des débats. Une entreprise qui cherche, bien sûr, le profit mais dans un souci réel d'appréhension de son environnement global. Une entreprise consciente de son rôle économique et social et qui intègre dans son action des préoccupations environnementales, sociétales et civiques. La satisfaction de l'intérêt général passe aujourd'hui par le prisme de l'entreprise. C'est un paradoxe, car l'on se situe au sein d'une sphère privée gouvernée par des principes libéraux.

Néanmoins, mon implication personnelle et mes convictions acquises au fil des expériences et des rencontres professionnelles m'ont convaincu que cette nouvelle voie à la croisée de la solidarité et du profit était possible, citoyenne et surtout, impérative. C'est là qu'aujourd'hui réside la nouvelle formulation de l'intérêt général qui n'exclut, ni ne « divinise » l'intérêt particulier mais qui responsabilise l'entreprise, acteur majeur de l'harmonie sociale.

© Christian Pousset et Partners