Le 19 janvier 2010
A tort ou à raison, avec passivité ou bien à notre corps défendant, nous vivons dans une société de la peur.
Passionnelle, la peur domine notre temps en agitant les spectres effrayants du terrorisme, du chômage, de la xénophobie, de la crise économique, du déclassement, de l'insécurité, du nucléaire, des pandémies… Les motifs de nos terreurs contemporaines sont innombrables et je serais bien en peine de vous en livrer une liste exhaustive ! Etonnamment, nous adorons d'ailleurs en masse les œuvres, surtout cinématographiques, qui exploitent ce filon apocalyptique et flattent cet étrange désir de contempler avec crainte et jouissance mêlées le désastre de la fin du monde.
Ainsi, que les dangers soient réels ou fantasmés, la peur baigne notre quotidien et structure en filigrane notre pensée.
Réflexe de survie justifié, outil de manipulation des foules ou cause d'une paralysie individuelle ?
La peur peut, dans la réalité, être tour à tour bonne ou mauvaise conseillère…. L'entreprise, n'échappant pas à ce climat général, doit affronter ses mécanismes et se demander si elle peut la convertir en outil de progrès.
Complexe et multiforme, la peur doit donc être questionnée, analysée, pensée avec précision car sa présence et son influence vont plus que jamais s'accroître et englober tous les acteurs sociaux.
La pensée de la peur
La peur est un sujet de réflexion nodal car elle est intrinsèque à la condition humaine. Si l'on considère que la peur est une émotion immédiate en réaction à un danger extérieur alors que l'angoisse fait face au danger de nos pulsions intériorisées, l'on ne sait si ces différents états de crainte sont nécessaires, nuisibles ou tout simplement inexorables.
L'histoire de la pensée reflète ce dilemme en combattant ou bien, au contraire, en « optimisant » les fondements de la peur.
Ainsi, les Classiques l'opposaient au pouvoir du raisonnement alors que les Modernes nous ont enjoint à l'apprivoiser.
Parmi les Anciens, Epicure bannissait la peur, de même que le stoïcisme et le rationalisme cartésien qui s'en est inspiré. A l'inverse, Jonas pensait la peur comme une « heuristique » (une méthode de résolution des problèmes), Heidegger la considérait comme « un mode de disponibilité » et Sartre nous exhortait à assumer, en sujet responsable, notre angoisse d'être « jeté vers sa fin ». Freud enfin, nous a dévoilé tout l'intérêt de nos angoisses qu'il nous faudrait scruter sans relâche dans la perspective d'un accomplissement personnel et d'une vie accomplie.
La question de notre finitude reste, de fait, centrale et occasionne maintes analyses censées apporter une solution à nos peurs viscérales.
Vaste débat contradictoire dont je ne retiendrai qu'une seule certitude : j'ai peur, vous avez peur, l'humanité entière a peur…
Avons-nous raison d'avoir peur aujourd'hui ?
Depuis la fin de la guerre froide, notre façon d'envisager la peur de l'autre et du danger extérieur a muté. Il n'y a plus de blocs, mais un ennemi sans visage, diffus et incernable. Protéiforme, le danger est au cœur même d'un système qui s'emballe et favorise les comportements irresponsables facteurs de dérégulations gravissimes.
L'économie et l'écologie restent aujourd'hui les secteurs les plus bouleversés par ce chaos moderne et sont donc la source de toutes les craintes, le plus souvent justifiées.
L‘émotion collective répond ainsi d'une part à des phénomènes réels, identifiables et inquiétants mais elle engendre également d'autre part une forme de climat millénariste et catastrophiste plus proche d'une angoisse irrationnelle et, hélas, improductive.
La peur est là, partout, insidieuse et diffuse. Elle s'impose désormais comme une constante de notre vie quotidienne. Relayée par les médias et parfois instrumentalisée par les politiques, elle « hystérise » notre rapport au monde et nous paralyse. Comme le souligne le philosophe contemporain Paul Virilio « un communisme des affects a remplacé les communautés d'intérêt d'autrefois, de classes sociales, de régions géographiques (…) la peur générée un jour peut être infirmée dans la minute qui suit par une information contradictoire. Difficile de s'inscrire dans une vision à long terme, voire dans une vision du réel. (…) En informant toujours plus vite, on provoque des phénomènes paniques. Plus que d'une menace réelle, on finit par avoir peur de la peur. »
J'estime pour ma part qu'il existe une peur « bénéfique », celle qui nous enjoint à la protection de nos richesses communes, qui fonde une entraide et des réseaux proches d'un esprit mutualiste et stimule intellectuellement notre imagination. Elle s'oppose à une peur « paralysante » dont les motifs douteux ont engendré cet « homo sapiens phobicus » qui, en proie à une « épistémophobie » délirante, fustige au nom de l'écologie et sans discernement tous les aspects de la science et se recroqueville sur ses terreurs irrationnelles.
La peur doit nous aider à sortir de l'inconscience et de l'inaction, pas nous abêtir !
La peur au cœur de l'entreprise ?
On considère communément que la peur appartient à une zone d'anarchie que notre contrat social moderne exige d'éradiquer. Le théoricien politique libéral américain Corey Robin l'a affirmé : « le libéralisme voit le jour pour s'opposer à la terreur, mais en restant lié indissociablement, à l'ombre menaçante que celle-ci projette ».
L'entreprise, lieu d'ordonnance et de performance, devrait être en théorie incompatible avec la peur, quelle que soit sa manifestation. Nous avons vu dans des interventions préalables à celle-ci que le courage et l'autorité devaient faire partie avec subtilité et légitimité de la direction entrepreneuriale.
Mais la peur, qui teinte aujourd'hui beaucoup de nos liens sociaux, peut-elle être laissée à la porte de l'entreprise ?
Peur du risque, peur des hommes, peur de la nouveauté ou de la différence… La frilosité, on le sait bien, n'épargne pas l'entreprise de nos jours. L'attitude générale déteint et imprègne tous les corps sociaux, y compris et peut-être surtout le monde du travail.
Emerge de nos jours une dimension craintive et court-termiste dans certaines entreprises : il faut des résultats rapides pour conjurer les effets de la crise. De l'autre côté, les salariés craignent une prise de risque inconsidérée des entrepreneurs qui favoriserait leur précarité. Dialogue de sourd …
Avec la démultiplication des peurs est en train de naître une nouvelle ère de sécurité propice au recul ou, tout au moins, à l'attentisme.
On l'aura compris, la peur est une notion ambivalente et complexe. Nécessaire dans une perspective de protection, elle s'impose finalement comme une composante de notre liberté.
Mais lorsqu'elle déborde de ce cadre et s'étend à l'ensemble des rouages sociaux, elle est source de blocage et entretient la vision d'une société de l'échec et de la catastrophe.
Je suis persuadé qu'il faut, dans un état d'esprit éclairé et courageux, considérer le monde avec réalisme et inventer de nouvelles formes d'entrepreneuriat qui tiennent compte des dangers mais refusent les effets stériles d'une peur collective irrationnelle.
Sans être dans le déni d'un danger certain, il faut faire preuve de craintes justifiées et ne pas substituer une angoisse stérile à une vigilance nécessaire.
Il faut avoir peur avec raison et se prémunir contre les fausses alertes.
Penser nos peurs et les éprouver légitimement ne doit pas nous empêcher de vivre et d'entreprendre.
Refuser la peur, c'est le déni de la vérité et donc, de la réalité. Le risque, c'est aussi la possibilité de découvrir, même si l'on se trompe en cours de route…
Christian Pousset