Le 24 novembre 2009Claude Levi-Strauss est mort le 30 octobre 2009, à l'âge de 100 ans. Fondateur de l'anthropologie moderne et chef de file du structuralisme, ce géant de la pensée française laisse une œuvre immense, référence majeure du patrimoine mondial des sciences humaines. L'occasion pour nous de rappeler les grandes lignes de ses travaux et de souligner la pérennité de ce qui a gouverné sa vie entière : rencontrer l'autre dans toute sa (ses) différence(s) et explorer cet inconnu en accomplissant l'union du sensible et de l'intelligible. Une quête dont les enjeux majeurs illustrent avec exemplarité l'attitude d'ouverture, de curiosité et la volonté de rigueur que nous souhaitons faire nôtre au quotidien.
La pensée de la différence
Par des voies diverses et convergentes, Claude Lévi-Strauss a inlassablement scruté les structures complexes, révélé les organisations cachées et les lois sous-jacentes et invisibles qui existent sous les apparences sociales.
Il a imposé l'idée centrale que notre conscience immédiate ne décèle pas les processus à l'œuvre et que nous ignorons les règles de fonctionnement et les lois combinatoires qui lient tous les aspects de la vie humaine (famille, croyances, rites, mythes, art etc…).
A notre insu existe une forme de « partition » que seul le « solfège de l'esprit », qu'il sût si brillement établir, peut déchiffrer.
Agrégé de philosophie à l'âge de 23 ans, ce fils d'artiste-peintre quitte cette discipline qu'il considère comme « une sorte de contemplation esthétique de la conscience par elle-même » pour l'ethnologie qu'il découvre en lisant l'auteur américain Robert Lowie.
Il part en 1935 pour Sao Paulo où il enseigne à l'université pendant trois ans et mène ses premières missions d'études chez les Indiens Bororo et les Nambikawara.
Pendant l'Occupation, il est révoqué de l'enseignement en application des lois anti-juives de Vichy et s'enfuit aux Etats-Unis en 1941 où il devient proche des surréalistes en exil, tout particulièrement d'André Breton. Il donne des cours d'ethnologie à l'Ecole libre des Hautes Etudes de New-York et fait la rencontre déterminante du théoricien de la linguistique structurale Roman Jakobson, qui lui révèle qu'il fait du structuralisme sans le savoir.
Sa démarche intellectuelle, qui poursuivra les mêmes desseins tout au long de son œuvre prolifique, a connu plusieurs époques.
Sa thèse questionne ainsi les « Structures élémentaires de la parenté » et dégage le principe de prohibition de l'inceste, garante de la survie du groupe. Il s'attarde ensuite sur le totem, dont il perçoit les influences et les réseaux signifiants par-delà les apparences, puis il se cristallise longuement sur la mythologie avec les quatre volumes monumentaux des « Mythologiques » entre 1964 et 1971 ( Le Cru et le Cuit, Du miel aux cendres, L'Origine des manières de table, L'Homme nu).
Vertigineuse, son analyse rapproche des milliers de mythes qui « se pensent entre eux » à travers des combinatoires, des rapprochements complexes qui rattachent son oeuvre autant aux mathématiques qu'à la philosophie kantienne ou à la psychanalyse lacanienne, ce « chaman » occidental.
Claude Lévi-Strauss opère ainsi une véritable révolution de la pensée en comparant et en confrontant avec audace les mythes et rites de peuples en apparence éloignés Il met à jour des structures communes indépendantes des acteurs qui les engendrent.
A la lumière de ces écrits majeurs, j'estime aujourd'hui impossible d'évoquer les échanges sociaux entre les hommes sans en passer par son travail incontournable.
La diversité humaine : un trésor en péril
La longue vie de Claude Lévi-Strauss n'aura été qu'honneurs et reconnaissance de ses pairs : nomination à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes en 1950, élection au Collège de France en 1959, à l'Académie Française en 1973.
Célébré au Brésil, traduit dans le monde entier, cet inlassable défenseur de la « pensée sauvage » n'a eu de cesse d'incarner un engagement sans faille en faveur de la différence.
« Tristes Tropiques », ce succès de librairie qui le fit connaître du grand public en 1955, déroule un journal de voyage soutenu par une écriture libre et sensible et affirme déjà son inquiétude devant la destruction de la planète et de la diversité humaine.
Ecologiste avant l'heure, il est aussi un anti-raciste convaincu qui stigmatise le sentiment de supériorité des civilisations dites du Progrès devant les peuples « archaïques » sans écriture. L'anthropologue refuse cette classification condescendante qui dénie aux « sauvages » l'existence de relations sociales complexes et condamne ainsi explicitement la colonisation.
Claude Lévi-Strauss aura démontré toute sa vie qu'il n'existe aucune civilisation supérieure, comme dans l'essai commandé par l'UNESCO « Race et Histoire » (1950) où il écrit avec force que « notre sagesse est une sagesse parmi des centaines ou des milliers ».
C'est en élargissant les limites de l'humanité qu'il dénonce l'uniformisation et la mondialisation.
De même, il s'affrontera toujours aux thèses existentialistes sartriennes et plus généralement à un « humanisme dévergondé » qui, en plaçant l'homme au centre de tout comme un être tout-puissant, fait preuve d'une naïveté et d'une dangerosité conjointes. Selon Lévi-Strauss, tous les grands cataclysmes du XXème siècle découlent du fait que « l'homme a commencé par tracer la frontière de ses droits envers lui-même et les autres espèces vivantes, et s'est ensuite trouvé amené à reporter cette frontière au sein de l'espèce humaine (…). Véritable péché originel qui pousse l'humanité à l'autodestruction ».
L'empreinte de Claude Lévi-Strauss est immense, pérenne et multiple.
Toutes les sciences humaines ont été influencées par l'avènement du structuralisme et l'on ne saurait aujourd'hui contester son apport même si des critiques se sont toujours élevées contre une analyse jugée par certains comme étant « desséchante » ou « anti-humaniste ». Bien au contraire, je crois qu'il ne compartimentait pas l'homme et tendait à réconcilier le sensible et l'intelligible.
Si nos missions quotidiennes ne recourent pas directement à des méthodes structuralistes, l'attitude et la pensée globale de ce courant fondateur reste un exemple d'ouverture et de lecture du monde.
Je classe ainsi avec conviction l'œuvre ardue de cet homme immense au rang des lectures qui m'ont révélé toute la complexité de l'inconscient culturel.
Chaque jour, nous aussi, à notre mesure et dans nos perspectives, nous rencontrons des hommes que nous tentons de sonder et d'influer. L'homme est indéfectiblement au cœur de nos préoccupations et notre intervention est gouvernée par cette rencontre.
Aller vers les hommes est une attitude, les respecter devrait être une obligation.