Le Principe de précaution en question. l'expression d'une attitude courageuse ou bien d'un populisme dangereux ?

Le 05 mai 2010« Je crois tout ce que je crains » Julie de Lespinasse (1732-1776)

Impossible d'échapper à sa problématique tant elle a dernièrement envahi les médias, alimenté les conversations, suscité la polémique… L'illustre principe de précaution est devenu omniprésent, brandi à longueur d'interviews de politiques ou d'experts. Comment ce principe, relativement nouveau dans notre civilisation, est-il devenu l'arbitre de nombre de crises qui nous agitent ? Les caprices volcaniques islandais et son nuage paralysant la moitié de la planète, une grippe mexicaine devenue en peu de temps un motif de terreur internationale, l'avènement d'OGM décriés, voire diabolisés par certains qui prédisent la fin de tout et le début d'un chaos écologique…. On ne compte plus les sujets brûlants où les précautionnistes donnent de la voix et prônent un retour à la Nature-reine en opposition aux progrès scientifiques. D'autres s'insurgent contre cette incitation à la paralysie et dénoncent ce nouvel obscurantisme écolo qui diabolise les sciences et rend suspecte l'idée même de progrès.

Qu'en-est il de ce combat souvent manichéen entre les « pour » et les « contre » ?

Cette réflexion m'a mené, à ma grande surprise, à reconsidérer la presque totalité des sujets abordés précédemment dans ce blog. Du courage à l'autorité, en passant par l'intérêt général et les stigmates d'une société qui a peur, tout ce qui a pu captiver mon attention au préalable m'a finalement aidé à mieux cerner les contours, les bienfaits comme les dérives de ce principe de précaution qui envahit l'espace public et soulève des débats essentiels.

Une loi récente, des applications multiples, un concept pérenne.

Défini par la loi Barnier en 1995, le principe de précaution est un concept consécutif à une volonté de renforcement de la protection de l'environnement et qui précise clairement que « l'absence de certitude, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l'adoption de mesures effectives et proportionnées, visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l'environnement, à un coût économiquement acceptable. »

Chaque terme de cet énoncé est important et rencontre un écho significatif au regard de l'actualité de ces dernières semaines, voire de ce dernier semestre qui a vu s'étendre ce principe à des décisions de santé publique.

En effet, en matière de « coût économiquement acceptable », que penser de la paralysie aérienne dont on sait qu'elle a coûté des milliards d'euros à une économie déjà fragilisée par la crise ? Et comment ne pas s'interroger sur les quelque 90 millions de doses de vaccin qui se sont finalement avérés en surnombre (10 millions seulement ont été utilisés cet hiver pour lutter contre la grippe H1N1), alors que l'OMS fait actuellement son mea culpa sur cet affolement injustifié sans précédent et totalement ruineux…. ? Autant d'exemples récents et brûlants qui stigmatisent un principe de précaution le plus souvent « hypertrophié », onéreux et discutable…

Cependant, l'affaire n'est ni simple, ni univoque et la réversibilité des situations place ce concept précautionneux tantôt en principe loué et réclamé, tantôt en décision arbitraire et inutile…

La paternité de ce principe est communément attribuée à Hans Jonas (1903-1993), philosophe allemand qui ,à la fin des années 1970, a développé son œuvre principale, « Le Principe Responsabilité ». S'appuyant sur une nouvelle éthique de l'âge technique, il a ainsi fondé l'impératif que l'homme doit protéger son existence coûte que coûte et donc doit conséquemment interdire toute technologie qui comporte un risque, aussi improbable ou infime soit-il, de détruire l'humanité. Inutile de préciser que l'immense succès de sa philosophie, surtout en Allemagne, a servi la cause de ceux qui condamnent sciences et technologie d'un bloc, même si Jonas lui-même se défendait de prôner une position aussi radicale.

Principe de précaution : la paralysie nécessaire ou l'expression inquiétante d'une nouvelle voie ?

A l'heure où je ne sais que penser du principe de précaution, c'est-à-dire s'il faut l'encourager ou bien l'envisager avec inquiétude, j'ai choisi de me pencher sur les travaux de divers sociologues et philosophes qui, m'exposant leurs avis tranchés sur la question, ont pu m'éclairer dans ce débat on ne peut plus actuel.

D'un côté donc, ceux qui estiment que le principe de précaution, s'il n'est pas vain en soi, est actuellement utilisé à des fins condamnables. Derrière ce concept, s'exprimerait une croisade anti-scientifique, voire anti-libérale. Au nom de la protection de l'environnement et de la préservation de l'homme, il y aurait ainsi un projet politique radical ennemi d'une idéologie du progrès, opposé à une société du risque nourrie par une tendance actuelle à suspecter de tous les maux la science et les savants.

En clair, les hommes ont détraqué la bonne marche du monde, ont défié la nature et il convient de sacraliser une exigence ultra-sécuritaire afin d'espérer restaurer un équilibre perdu. Lutte contre les OGM, contre le réchauffement climatique ou les lignes haute-tension, on ne compte plus les combats actuels menés avec véhémence et conviction par celles et ceux qui font de ces avancées technologiques des dangers absolus.

Nous sommes, en quelque sorte, entrés de plein pied dans une ère anti-prométhéenne en ce sens que toute idée d'invention technologique, d'industrie innovante est jugée suspecte, mortifère. Et pour cause, la vache folle, le sang contaminé ou l'explosion de l'usine AZF toulousaine sont venus corroborer ces théories précautionnistes. Pour ces partisans de la décroissance et du retour à la Nature-reine, Prométhée, en volant le feu et en introduisant la technologie chez les hommes, a défié un ordre naturel désormais durablement bouleversé….

Et pourtant, même si certains arguments ont du poids, cette idée de « danger de progrès » n'est ni séduisante, ni très rationnelle à mes yeux. Car enfin, où en serions-nous sans la science ? Comment ne pas se féliciter des miracles accomplis en particulier au XXème siècle en matière de santé, de recul de la mortalité, de confort de vie ? Si l'on veut bien y voir de plus près, les centrales nucléaires polluent moins que le charbon, et les OGM vont sûrement permettre de nourrir les quelque 9 milliards d'individus qui peuplent la planète en utilisant moins de pesticides. Il ne faut pas confondre prudence et inertie. Si un contrôle et une surveillance sont nécessaires en matière d'avancées scientifiques ou technologiques, on ne peut condamner le progrès de façon univoque.

Mais force est de constater que nous vivons une époque qui entretient un préjugé collectif anti-science même lorsque rien ne vient prouver la dangerosité de ce qui est incriminé. Il est souvent acquis qu'au non d'un principe de précaution généralisé, il faille se méfier de tout ce qui est nouveau, même lorsqu'aucune preuve n'est apportée de l'influence néfaste d'un produit ou d'une méthode nouvelle. Il en va ainsi de légendes urbaines qui affirment que l'aspartam est cancérigène, que les OGM sont tous dangereux, etc… L'on assiste à un phénomène de « croyance » populaire, qui s'appuie sur une théorie du complot permanent. Les industries, le capitalisme seraient ainsi ligués dans une volonté de profit sans scrupules, quitte à sacrifier les hommes et la planète…

De la vigilance à l'expression populiste, il n'y a qu'un pas que certains écologistes radicaux et catastrophistes ne cessent de franchir…

J'estime pour ma part, que la « Mère Nature » n'est pas une entité sacralisée, mysticisée et parfaite. Et je n'oublie pas qu'elle a, en son temps et en l'absence de sciences, ravagé la communauté des hommes à grand renfort d'épidémies de peste, de choléra et autres fléaux !

L'homme ne « viole » pas la Nature par ses actions techniques et je m'inquiète de ces dérives radicales qui, brandissant un principe de précaution à tout va, veulent empêcher ingénieurs et savants d'inventer ce qui nous sauvera peut-être demain.

On le sait, grâce à nombre d'études neuro-psychologiques, la pente naturelle de l'esprit humain est de dramatiser les risques, de démultiplier les probabilités de catastrophes au-delà de toute rationalité. Nous sommes ainsi tous peu aptes à recevoir avec aisance un discours scientifique complexe, qui met le plus souvent en évidence une pluri-causalité difficile à comprendre. Peu enclins naturellement à ces gymnastiques intellectuelles, les hommes vont en général plus spontanément vers des solutions simplifiées et qui flattent ainsi une idéologie précautionniste utile à des fins de blocage généralisé.

En l'absence de preuves, le commun des mortels choisira toujours à tort l'adage populaire qui stipule qu'il n'y a pas de fumée sans feu.

« Cette avarice cognitive nous conduit souvent à endosser des énoncés douteux mais relativement convaincants parce que sur nombre de sujets, nous n'avons pas la motivation pour devenir des individus qui savent et nous nous contentons de croire. » ( L'inquiétant principe de précaution, G.Bronner et E.Géhin, 2010).

Alors que penser, finalement, de l'utilité ou de la nocivité de ce fameux principe de précaution dès lors que l'on en a envisagé les soubassements et l'utilisation récurrente ? L'on peut affirmer sans détours, qu'il est un dispositif dont les médias se nourrissent plutôt qu'ils ne l'interrogent et qu'il sert des intuitions séduisantes mais trompeuses qui se concentrent plus sur les coûts que sur les bénéfices, surestiment les faibles probabilités, préfèrent l'inaction dans le doute…

Cependant, par-delà cette tendance conformiste et frileuse, existe une voie qui permettrait enfin d'utiliser le principe de précaution à bon escient et non pas pour servir une idéologie dressée poing levé contre les avancées scientifiques.

Ce principe pourrait être ainsi un véritable dispositif d'échange, de dialogue, qui, loin d'engendrer le gaspillage inconsidéré de fortunes, restaurerait une confiance en la science au lieu de célébrer l'ignorance.

Cette attitude équivaudrait à réhabiliter une notion qui m'est chère, celle du courage de dire la vérité quoi qu'il en soit. Il faut certes tout dire, mais de façon éclairée, même seul contre tous. C'est là que l'on peut faire montre de précaution avec justesse et courage, non pas en relayant une peur irrationnelle mais en s'attachant à dire le Vrai. « Le dire vrai n'est donc pas un dire sur tout et n'importe quoi. Il est normatif et non permissif. Il renvoie à des critères spécifiques, sinon il est le dire de la doxa, populiste, tout-puissant et infantile. Un dire fantasmatique qui disloque la cité. » ( La fin du courage, Cynthia Fleury, 2010).

A nous de nous aider des sciences et du progrès pour enfin formuler une vérité, empreinte de précaution ou pas, mais qui soit légitime.

© Christian Pousset et Partners