Le 21 avril 2010
Est-ce parce qu'une femme compétente et incarnant beaucoup des vertus de la modernité vient de rallier les rangs de Christian Pousset & Partners ? Ou bien est-ce la récurrence de réflexions et d'attitudes rencontrées au gré de mes collaborations professionnelles avec des femmes se consacrant à des missions de la plus importance ?
En tout cas, une certitude s'impose à moi, loin de toute démagogie : je suis admiratif devant beaucoup de femmes de tête qui savent aujourd'hui tirer parti des acquis féministes tout en exerçant avec discernement leur pouvoir décisionnaire et en exploitant avec efficacité leurs compétences.
Les femmes, à défaut de détenir le pouvoir à égalité avec les hommes, ont battu en brèche les tabous sociétaux et la main mise patriarcale qui leur barraient la route.
Nombre d'entre elles ont été nommées à des postes stratégiques (ministères, conseils d'administrations, directions de groupe ou d'entreprise…) et ont acquis une visibilité essentielle.
Elles sont aujourd'hui pour beaucoup d'entre elles aux portes du pouvoir et je souhaite, avec sincérité et impatience, constater leurs conquêtes et partager des missions professionnelles d'envergure !
Survol des fondations du féminisme
L'assujettissement des femmes a été, on le sait, millénaire. Vouées à la maternité, exclues de la citoyenneté, enfermées dans le quotidien d'un foyer sclérosant et éloignées de toute instruction, les femmes ont enfin connu une spectaculaire et salutaire émancipation au début du XXe siècle et véritablement accomplie depuis les années 1970.
Elles ont ainsi su se libérer avec courage et pugnacité du fameux « triptyque du christianisme » qui les a trop longtemps reléguées à un rôle de bonne épouse (Eve), mère de ses enfants (Marie) et bonne paroissienne (hagiographie des Saintes). On le voit ensuite dans la profusion de peintures allégoriques, le XIXe siècle a récupéré l'idée de la femme, au sens platonicien du terme, et a illustré un pouvoir patriarcal triomphant assorti de son esprit nationaliste et belligérant.
La féminité ainsi « cadenassée » ne pouvait pas prétendre à grand chose d'édifiant en terme d'ascension professionnelle et d'élévation dans les rangs de la société…
Heureusement, des femmes ont su prendre la parole et exprimer leur révolte. Le mouvement féministe traditionnel s'est construit autour d'une pensée égalitariste à travers laquelle les femmes revendiquaient une égalité de droits avec les hommes en termes de citoyenneté, de justice et plus largement d'intelligence. Droit au travail, aux études, au vote… Courant dominant en France, incarné légendairement par Simone de Beauvoir et son « Deuxième Sexe », l'idée fondatrice de ce mouvement est que la féminité résulte de la société, qu'elle la fabrique de toute pièces : « on ne naît pas femme, on le devient. »
L'autre théorie féministe, dite différentialiste, contestait la psychanalyse en tant que bastion impérialiste et patriarcal aux mains des hommes. Affirmant une différence de nature entre les hommes et les femmes, ce courant représenté par la linguiste Luce Irigaray et les écrivains Julia Kristeva et Hélène Cixous, a rencontré un écho significatif aux Etats-Unis sous le nom de « French Feminism ».
La pensée des femmes a ainsi trouvé dans les années 1970 le moyen de s'exprimer haut et fort, soutenant et théorisant ainsi le versant concret de leur libération. Car enfin, les femmes ont pu changer de vie, soulignons-le avec force, grâce à la révolution des mœurs des années 1960, puis à la légalisation de la contraception (loi Neuwirth 1967) et, enfin, au droit à l'avortement (1975).
Trilogie essentielle que ces trois conquêtes qui, aujourd'hui encore, leur permettent de travailler et de ne pas subir ce « destin biologique » qui a tant freiné leurs aînées.
Et aujourd'hui ? Le post-féminisme en question.
Depuis les années 1960, c'est un fait avéré que l'augmentation de la population active a été due à la progression de l'activité des femmes. Elles sont aujourd'hui 47% de femmes actives en France où quatre femmes sur cinq en âge de travailler occupent un emploi. Elles ont conquis les universités, et ont surtout investi des filières qui étaient autrefois des fiefs masculins. Je me sens fier d'appartenir à une génération où les femmes sont enfin médecins, avocates, biologistes ou cadre de direction !
Il existe d'ailleurs un « French women paradox » qui place les Françaises en tête de la fécondité européenne tout en comptant un des plus fort taux d'activité. Alors qu'en Allemagne, en Italie ou au Japon, les taux de fécondité s'écroulent littéralement car les femmes doivent choisir entre carrière professionnelle et maternité, la France préserve le statut des mères au travail en privilégiant un système scolaire efficace (l'école maternelle dès 3 ans) et plus généralement des politiques familiales conséquentes (3,8% du PIB en aides fiscales et autres congés parentaux).
Elisabeth Badinter, célèbre pour sa pensée féministe éclairée, le précisait déjà dans son opus « l'Amour en plus » en 1980 : « En France, le modèle idéal féminin est loin de s'épuiser dans la maternité (…) En ce début de XXIe siècle, la majorité des Françaises restent attachées à la trilogie des rôles : conjugal, maternel et professionnel. Pour elles, la maternité représente un facteur d'épanouissement nécessaire mais pas suffisant. »
Héritière des conquêtes de leurs aînées militantes, les Françaises font honneur à la pensée et l'action féministes qui ont rendu possible ce qui ne l'est toujours pas chez nos voisins : être mère et active à la fois, sans rien céder de ces deux activités importantes ( mais non obligatoires !) à l'accomplissement des femmes.
Cependant, force est de constater que des revendications extrémistes affleurent de toutes parts. D'un côté, un certain « intégrisme féministe » s'exprime à travers des théories diverses alors qu'une tendance réactionnaire s'impose avec les résurgences envahissantes de clichés attachés à la « bonne mère poule, allaitante et disponible en permanence pour sa progéniture ».
Eliminons d'emblée toutes les manifestations « old school » régressives et asservissantes et regardons plutôt les théories post-féministes dominantes.
Que valent-elles ? A mes yeux, mais cela ne concerne que mon jugement propre, elles ne sont pas non plus très convaincantes et se perdent dans des postures outrancières, douteuses et vaines…
Je ne peux, en effet, me résoudre à la radicalité d'une Judith Butler et de sa « queer theory » issue d'Act up, contestant toute norme sexuelle et abolissant toute frontière entre les catégories masculine et féminine. J'ai également du mal à envisager la pérennité de la pensée de Donna Haraway, chantre du « Manifeste cyborg » reprenant la proposition cinématographique du succès planétaire « Avatar » qui croit en l'avènement d'êtres hybrides mi-homme, mi-machine, homme-femme ou animal-chimère au sexe indéterminé…
Décidément, si le post-féminisme est un post-genre qui juge les catégories Homme/Femme dépassées, alors je ne suis pas post-féministe !
Je me rangerais bien plus volontiers dans les rangs d'une pensée pragmatique, tolérante et égalitariste prônée encore une fois par la philosophe Elisabeth Badinter qui, en son temps, s'attira les foudres des féministes pures et dures en leur disant qu'elles faisaient « fausse route »… En affirmant que les femmes ne sont pas des parangons de vertus et de douceur, en rappelant que les hommes ne détiennent pas le monopole de la brutalité et que bien des femmes se sont illustrées avec violence dans l'exercice du pouvoir, enfin en considérant avec nuance et discernement la place de chacun, elle réhabilite l'idée d'une alliance homme-femme plutôt que d'un combat et d'une incompatibilité intrinsèque. La lutte des femmes ne doit pas obligatoirement passer par une lutte contre les hommes !
« La différence des sexes est un fait, mais elle ne prédestine pas aux rôles et aux fonctions. Il n'y a pas une psychologie masculine et une psychologie féminine imperméables l'une à l'autre, ni deux identités sexuelles fixées dans le marbre. Une fois acquis le sentiment de son identité, chaque adulte fait ce qu'il veut ou ce qu'il peut. (…) Il est vrai que les stéréotypes de jadis, pudiquement appelés nos « repères », nous enfermaient mais nous rassuraient. Aujourd'hui, leur éclatement en trouble plus d'un. Bien des hommes y voient la raison de la chute de leur empire et le font payer aux femmes. Nombre d'entre elles sont tentées de répliquer par l'instauration d'un nouvel ordre moral qui suppose le rétablissement des frontières. C'est le piège où ne pas tomber sous peine d'y perdre notre liberté, de freiner la marche vers l'égalité et de renouer avec le séparatisme. » (Elisabeth Badinter, « Fausse Route »).
Ensemble pour mieux avancer… Louable projet mais est-ce un vœu pieux ou la réalité d'une société en marche vers un avenir différent et performant ? Seule l'entreprise, et plus particulièrement la prise en considération de ses postes directionnels et stratégiques peuvent nous aider à faire un état des lieux. Les femmes ont-elles réellement conquis leur place dans les sphères du pouvoir entrepreuneurial ?
Les femmes dans l'entreprise : un état des lieux ambivalent
Bastion traditionnellement masculin, le management semble s'être durablement ouvert à des femmes remarquables de compétence et de pugnacité. Anne Lauvergeon, PDG d'Areva (également administrateur de GDF Suez et Total), Laurence Parisot, Présidente du Medef (Michelin, BNP Paribas) ou encore la jeune Virginie Morgon (administratrice d'Accor, membre du Directoire d'Eurazzeo) sont là pour nous le prouver. Aujourd'hui, les femmes connaissent des parcours d'exception et prétendent aux mêmes responsabilités que les hommes. Mais sont-elles nombreuses ? Et surtout, sont-elles assez nombreuses pour représenter avec force et poids un versant féminin jusque là pratiquement invisible ?
C'est là que tout se gâte car les chiffres s'avèrent être consternants : si la parité politique a été votée par le gouvernement Jospin en son temps, seuls 10 % des postes d'administrateur des plus importantes entreprises françaises sont occupés par des femmes. Soit 47 femmes à siéger dans 35 conseils puisque 5 conseils du CAC 40 ne comptent aucune femme… Pas de quoi pavoiser d'autant que l'évolution se fait au compte-gouttes : la féminisation des conseils ne progresse que de 0,2 à 0,4 % par an….
Que faire ? Si l'on regarde chez nos voisins occidentaux, l'exemple norvégien s'impose. Seul pays doté de lois extrêmement radicales (les entreprises réfractaires aux quotas sont tout simplement dissoutes), le nombre d'administrateurs femmes dans les entreprises est passé de 7 % en 2003 à plus de 40 % aujourd'hui !
Le patronat, soucieux de servir la cause des femmes, a même organisé un programme de formation nommé « Female Future » destiné à préparer les postulantes aux quelques 900 postes d'administrateurs ouverts par la loi.
Le Canada s'est inspiré en 2006 de cette politique volontariste, l'Espagne déjà forte d'une parité politique se dirige vers une parité en entreprise et une quinzaine de pays européens, dont la France, étudient l'opportunité de voter une législation similaire.
Est-ce un bienfait ou devons-nous nous méfier des effets pervers des quotas quant à la légitimité des postes octroyés ? Reste qu'aujourd'hui, il est pratiquement impossible d'atteindre même 20 % d'administratrices en France car il est impératif d'avoir exercé des fonctions de direction générale pour être nommée…. Et c'est là que le bât blesse car si les entreprises comptent quelque 42 % de femmes cadres de nos jours, trop peu accèdent au sommet du top management. Notons que les Françaises n'ont eu le droit d'intégrer les grandes écoles (HEC, Sciences Po, Polytechnique etc.) que très tardivement au milieu des années 1970, ce qui n'a pas facilité leur introduction à des postes décisionnaires.
Pourtant la mixité du management est un enjeu majeur et l'apport féminin à l'entreprise est désormais scruté, analysé, quantifié et… valorisé !
Les femmes chevronnées doivent ainsi avoir un accès facilité aux postes qui leur reviennent de droit. A compétences égales, une femme n'est ni meilleure ni moins efficace qu'un homme, elle est une individualité à part entière qui ne devrait pas rencontrer autant de barrages dans sa carrière.
Est-ce sur une loi qu'il faut désormais tabler telle que Brigitte Grésy de l'Inspection générale des Affaires Sociales l'affirme en arguant que le milieu managérial est un club d'hommes organisé en système opaque régi par la seule cooptation ? Doit-on réfléchir à des leviers d'égalité pour enfin rétablir l'équilibre d'une balance trop lente à pencher vers les femmes ? Un fichier de femmes compétentes doit-il être constitué comme au Canada qui a initié ce système d'aide au recrutement des femmes? Ou bien doit-on encourager les associations du type de WCD (Women Corporate Directors, soit 575 femmes exerçant dans 730 conseils d'administration) dont une branche française devrait être créée afin d'œuvrer en faveur de la féminisation des conseils ?
Je ne saurais répondre d'une seule voix, sûre d'elle et par trop arrogante, à des questions stratégiques fondamentales telle que la nécessité d'une loi ou l'efficacité associative. Reste que je souhaite plus que tout que les femmes progressent et accèdent le plus naturellement et légitimement possible à des postes de pouvoir à la hauteur de leurs compétences.
Je suis cependant sceptique,et pour tout dire rétif, aux groupes excluant les hommes et aux lobbies féminins repliés sur eux-mêmes. La définition de la condition féminine au travail doit échapper aux caricatures. Le destin professionnel des femmes est aujourd'hui ancré dans un post-féminisme fécond mais qu'il convient d'ouvrir aux hommes pour que l'expérience soit entière, performante et ouverte vers l'avenir. Le séparatisme est une pente dangereuse et je ne crois pas qu'un certain angélisme décrétant que seules les femmes peuvent comprendre les femmes soit juste.
Les femmes doivent travailler avec les hommes, pas contre eux (et inversement). C'est, quoi qu'il en soit, un objectif personnel que je tente d'atteindre tous les jours et que je souhaite faire perdurer et prospérer.