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de Christian Pousset

La popularité est-elle soluble dans la sincérité ?

Published on 17 June 2010

Plaire à tout prix à ceux qui nous écoutent est une inclinaison que partagent nombre d'orateurs pour qui la notoriété est une exigence, leur moyen afin d'exister pleinement. 
L'exposition de soi est une démarche singulière que je ne souhaite ni condamner, ni adouber, juste cerner…Car enfin, ceux qui s'exposent et cherchent l'assentiment général sont aussi ceux qui agissent !
La tentation est grande ici de s'attarder sur le cas des hommes et des femmes politiques qui, devant la nature implacable de leurs enjeux électoraux, doivent souvent abdiquer une part de leur liberté individuelle, surveiller leur langage, calibrer leurs réponses et ne peuvent exprimer franc et haut la teneur de leurs véritables pensées… 
Enfin, presque tous, car il en reste quelques uns qui préfèrent défendre leur idées, au risque de déplaire et d'en pâtir politiquement plutôt que de flatter une opinion paresseuse…
Mais qu'est-ce réellement que la sincérité ? Est-ce la vérité, est-ce une attitude, est-ce un leurre ? Entre vertu philosophique et risque pratique, voici, en quelques idées, le cheminement de ma pensée.

 

La sincérité, évolution linguistique, thème littéraire et véritable enjeu de réflexion

Du latin sincerus, le terme « sincérité » était utilisé à l'origine au sens littéral du mot, c'est-à-dire pour désigner ce qui est « propre, sain, pur ». 
Le grand critique littéraire américain Lionel Trilling affirmait dans son ouvrage « Sincerity and Authenticity » que l'on pouvait également le rapprocher de la locution latine sin cera, c'est-à-dire « sans cire » et qui désigne des objets n'ayant ni été réparés, ni recouverts. 
On comprend donc, quelle que soit la signification choisie, que le terme « sincérité » n'avait à l'origine aucune connotation morale et s'appliquait aux choses matérielles et immatérielles (« un vin sincère, non altéré » mais aussi « une doctrine sincère, non falsifiée ».)
L'adjectif « sincère » s'applique aux hommes afin d'en désigner la qualité à partir du XVIème siècle. Un homme sincère est celui qui mène une vie saine, pure. 
Puis le sens s'affine et s'affirme en désignant une absence de dissimulation, ce que Lionel Trilling impute à un assouplissement des structures sociales au XVIème siècle. 
Ainsi ce premier glissement sémantique serait-il lié à l'apparition d'une certaine mobilité sociale au sein du système monarchique où la flatterie devient un moyen d'ascension sociale. 
La parole devient ainsi un enjeu complexe, et sert aussi bien à dire le vrai qu'à le dissimuler pour plaire. L'idée du mensonge et de la trahison généralisés existe depuis l'Antiquité mais c'est bien la modernité qui a opéré un glissement sémantique jusqu'à la signification actuelle du mot « sincérité ». 
Aristote affirmait d'ailleurs qu'est sincère « l'homme qui reconnaît l'existence de ses qualités propres, sans rien n'y ajouter ni retrancher. » (Ethique à Nicomaque).

Ainsi que le souligne la chercheuse Caroline L.Mineau dans son analyse de la notion de sincérité dans l'œuvre de Rousseau, c'est à partir du XVIème siècle qu'apparaît la préoccupation du jeu des apparences dans les rapports sociaux. Une attitude qui détermine des enjeux moraux que nous connaissons toujours au sein de nos polémiques quotidiennes…
Sont consacrés les enjeux de la sincérité qui stigmatisent le jeu d'apparences trompeuses destinées à remporter tous les suffrages. Surgissent immédiatement dans nos références le Tartuffe ou le Misanthrope de Molière au nombre des oeuvres qui ont critiqué cet idéal mondain, centré sur la recherche d'une popularité au sein des cercles à la mode. 
Car la flatterie était destinée à adoucir les relations, la vérité brute étant jugée comme une rugueuse impolitesse. 
Artificialité doucereuse contre candeur vertueuse… Hélas, cette époque a encouragé bien plus des manières agréables dénuées de fondement moral plutôt que de reconnaître la vertu d'actes engagés ainsi que le mérite personnel.
Rousseau a vivement critiqué cette dérive et ses paroles rencontrent un écho significatif de nos jours où la vérité n'est pas toujours accueillie comme elle devrait l'être :
« Qu'il serait doux de vivre parmi nous, si la contenance extérieure était toujours l'image des dispositions du cœur, si la décence était la vertu, si nos maximes nous servaient de règles, si la véritable philosophie était inséparable du titre de philosophe ! » (Discours sur la science et les arts)

 

La sincérité, la franchise et la popularité. Un trio complexe.

Lorsque j'ai annoncé dans mon intitulé que je souhaitais réfléchir sur la notion de sincérité corrélée, ou pas, à un état de « popularité », je n'avais pas réalisé à quel point la notion de sincérité était prépondérante dans ce duo. 
Etre populaire n'est ici que la conséquence d'une parole formulée selon telle ou telle problématique, la résultante d'une attitude le plus souvent adoptée dans l'adversité. 

On ne peut percevoir la véritable sincérité lorsque la partie est trop facile. 
Les hommes politiques, par exemple, ne se dévoilent pas lorsqu'ils s'identifient à des causes sans adversaire légitime. Personne pour contredire la lutte contre l'exclusion, la sécurité des citoyens ou la défense des intérêts nationaux… Liberté, égalité, justice et solidarité sont des notions fluides qui rallient des interprétations diverses et consensuelles. 
Non, décidément il s'impose, à la lumière des débats récents sur les retraites et autres sujets « qui fâchent », que le principe de séduction politique devient plus problématique et que l'enjeu de la sincérité est absolument central.
Car enfin, si être sincère c'est ne rien dissimuler et énoncer la vérité au risque d'être impopulaire, c'est bien de moralité dont nous parlons ici.
Lorsque l'on se réfère à L'Encyclopédie (première publication de 1765), l'ouvrage insiste sur la définition de la sincérité comme « expression de la vérité » et « vertu précieuse dans le commerce de la vie, qui empêche de parler autrement qu'on ne pense ». 
La sincérité y est distinguée de la notion de « franchise » qui est décrite comme « une des nuances de vérité des caractères (…) une qualité qui fait parler comme on pense ».
On trouve donc d'un côté une vertu acquise et de l'autre une forme de qualité naturelle. Et bien sûr , c'est la sincérité qui concentre toutes les vertus en matière d'expression de la vérité alors que la franchise peut aisément dériver vers une candeur indiscrète. 
La sincérité est au-delà des mots, elle est une ouverture du cœur et, si elle ne dit pas tout et construit son argumentation, ce n'est pas dans un esprit de dissimulation mais dans l'espoir de convaincre. 
La sincérité n'est de toute pas façon la voie de la facilité et, tout comme Rousseau en fit le choix difficile en son temps, ceux qui font montre de transparence et de pragmatisme aujourd'hui courent le risque majeur de l'impopularité.

Car s'il est vertueux et difficile d'être sincère, surtout en politique où les fins électorales enjoignent à la séduction facile, le risque du rejet s'impose et menace la position de celui que s'est exposé, voire l'élimine de son champ d'action…
Dire que nous n'avons pas le choix quant au recul de l'âge de la retraite en France est un simple constat de bon sens. Pourtant partis politique et opinion publique se divisent violemment sur ce sujet rugueux… 
Fallait-il être sincère et dire, en son temps, au peuple que la réforme était inéluctable, même si elle témoigne de difficultés angoissantes ? Oui, je le pense profondément car la dissimulation de la vérité provoque, un jour ou l'autre, un revirement douloureux des situations.
Le désir de reconnaissance est au principe même de l'engagement politique de ceux qui ont choisi d'agir pour le bien commun mais aussi, et c'est là où l'ambiguïté s'installe, pour jouir d'une certaine notoriété. 
Cependant, le désir de popularité ne doit pas se muer en cécité ou servir uniquement des fins électorales. La vérité doit être énoncée en temps et en heure, loin de toute attitude « courtisane ». Cela vaut pour la vie publique comme pour la gestion manageriale. 
Gardons l'espoir que des convictions affirmées avec sincérité peuvent aussi rencontrer l'adhésion même si elles annoncent une réalité que personne n'aurait souhaité connaître. La sincérité donc, comme gage de maturité…

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