La question de la mémoire en entreprise se pose aujourd'hui à différents niveaux : selon moi, elle n'est pas seulement l'agrégat des diverses réalisations et la description des péripéties liées à son histoire – même si elle est aussi cela évidemment – elle est aussi la trace laissée par l'ensemble de ses collaborateurs.
Les Direction des Ressources Humaines en sont aujourd'hui particulièrement conscientes. L'écoute des seniors résonne de manière aigue au moment où les entreprises se posent la question du renouvellement des générations et de la transmission des savoirs et des compétences. Transmission : le mot est posé et c'est bien autour de cette problématique, je pense, que se joue le devenir collectif des entreprises.
La transmission interroge en premier lieu l'histoire de l'entreprise et de ses créateurs : ce recueil de mémoire, cette écriture des lettres de noblesse d'une marque et de ses produits, nous la connaissons tous, et c'est vraisemblablement en France sous la plume de Tristan Gaston Breton, emblématique historien d'entreprise, que nous devons la première structuration méthodologique de ces histoires. Des histoires différentes, des récits d'expérience entremêlant les hommes, leur temps, la grande Histoire et qui démontrent que bien souvent les grandes entreprises ont tout autant façonnées leur temps qu'elles n'ont été façonnées.
La saga Cap Gemini, celle de l'Oréal, de Peugeot, de Michelin, de Pernod-Ricard sont de véritables romans allant du particulier à l'universel, du créateur au groupe. Et c'est le maintien de cette filiation, des valeurs intrinsèques et de leur perpétuation, qui bien souvent fixe la limite entre l'échec et la réussite. Encore une fois, de Cap Gemini à Bull, comme du Crédit Agricole à Lincoln Saving, c'est souvent la capacité à tisser un lien avec l'actualité par la vision des dirigeants toujours conscients de marcher dans les voies qui furent tracées par leurs prédécesseurs, qui font passer du Capitole à la roche tarpéienne. Pour quelles raisons ? Bien évidemment en premier lieu par le talent du groupe à se déployer et à vivre sa croissance, à produire, investir, innover tout en développant son réseau commercial et une bonne gouvernance. Mais aussi par sa capacité à fédérer ses collaborateurs autour de son projet.
Car l'entreprise n'est pas un lieu vide uniquement organisé autour de la notion de profit : c'est un collectif humain qui a vocation à développer ses règles, ses modes de fonctionnement et une organisation pratique et symbolique. Une collectivité qui se doit d'être fédérée autour d'un projet, comme les citoyens se retrouvent autour d'un projet collectif : il ne s'agit pas de parler d'idéologie d'entreprise mais de souligner la dimension sociologique propre à chaque organisation. Fédérer ses collaborateurs, ce n'est bien évidemment pas seulement de l'ordre de la rémunération et de la qualité de vie interne. C'est aussi permettre à tous d'adhérer et d'être porteur du projet de l'entreprise et de ses valeurs. La réputation d'une entreprise est un défi qui concerne l'intérêt l'externe et c'est aujourd'hui enfoncer une porte ouverte que de dire que seul un projet cohérent véhiculant des valeurs fortes peut structurer durablement une production.
Est-ce un hasard si aujourd'hui les groupes à fortes valeurs cherchent parmi leurs futurs collaborateurs des profils adaptés à leur vision ? Sans jugement aucun, il est évident qu'outre les compétences techniques, un collaborateur doit pouvoir décliner une identité qui correspond à son entreprise et il est des femmes et des hommes qui ne peuvent évoluer que dans un certain cadre : que ce soit pour des raisons de taille, d'organisation ou de tradition.
Au-delà de la compétence, l'entreprise doit être en mesure de transmettre concrètement à ses collaborateurs les valeurs de son projet et d'organiser donc cette transmission.
C'est là aussi que la mémoire prend toute sa place. Recueillir la mémoire des seniors à des moments précis de leur carrière, être capable de les repositionner à un moment de leur carrière comme transmetteur expert de compétences et de vision, accompagner les intégrations par des systèmes de tutorat, favoriser la promotion en développant des parcours sur le long terme, des formations dédiées, des académies internes, des coaching d'appropriation, voilà par exemple une liste non exhaustive de moyens à disposition des DRH et des dirigeants pour imprégner les collaborateurs de la culture de l'entreprise.
Transmettre c'est aussi connaître : le jeu de la réputation apprend beaucoup sur cette mémoire à perpétuer et éventuellement sur les aspects oubliés qu'il convient de souligner de nouveau. Vivre, c'est savoir aussi d'où l'on vient et anticiper c'est aussi se souvenir des expériences : souligner l'héritage humaniste du mutualisme de certains groupes bancaires n'est pas un vain mot. C'est rappeler à tous la véritable mission d'un Groupe, c'est rappeler les collaborateurs à leur devoir de mémoire et à assumer une ligne de conduite qui ne permet le profit que si la croissance est durable et éthique. Les lumières du passé éclairent l'avenir, mais elles doivent être en permanence réactivées pour ne pas s'éteindre.
Ecouter les sortants des entreprises, oser avoir le courage de se confronter à la réalité des impressions véhiculées par les clients au sujet de l'image d'un Groupe, c'est rentrer de plein fouet en contact avec le travail de mémoire. Le recueil d'informations et de coïncidences entre le discours tenu par l'entreprise et la reformulation par les stakeholders permet de mieux affiner le projet d'entreprise, de définir avec méthode et soin les actions à promouvoir en termes de ressources humaines, de communication et d'organisation. Cette dernière donne n'étant pas seulement à penser en termes de management, mais aussi de distribution de l'espace, d'ergonomie, autant de signaux forts adressés à tous.
Ecouter, recueillir, agréger, transformer et valoriser : des mots comme des actions qui permettront d'optimiser l'intégration et la formation continue de l'ensemble des collaborateurs.
La transmission est ainsi réaffectée aussi bien au collectif qu'à l'individu en fonction des valeurs du Groupe et des objectifs à atteindre : le devoir de mémoire permet de ne pas oublier les racines de tous tout en valorisant l'avenir.