« L'intérêt est ton Dieu, le mien est l'équité. » Voltaire (1734)
Qui veut regarder les Grecs de haut ? A l'heure où l'Europe s'affole et les spéculateurs s'emballent, se rappeler que le marché boursier n'est ni stupide ni perspicace et qu'il ne sait faire qu'une chose, au-delà de son activité propre : il délivre des messages. Le dernier en date étant « Qui va rembourser ? ». Je poursuis la réflexion en m'interrogeant, urgemment mais avec le recul nécessaire, sur la notion fondatrice de solidarité. Pouvons-nous être véritablement solidaires ?
Tout d'abord entre individus qui connaissons des fortunes diverses, puis entre nations bousculées ou mises à terre par la crise économique et autres catastrophes naturelles, ou bien au sein de nos entreprises disparates qui, soit affichent de saines résolutions ou, au contraire, tournent le dos aux pourtant désormais incontournables chartes de bonne conduite ?
L'occasion, justifiée par les remous actuels de notre chère Europe, de se pencher sur une notion pivot et de mieux comprendre, sociologiquement, historiquement et économiquement quels sont les enjeux de cette fameuse solidarité invoquée par tous avec une facilité déconcertante mais, hélas, pratiquée par encore trop peu d'entre nous au regard de contextes conflictuels…
La Solidarité, un lien d'engagement scruté par la sociologie
La notion de solidarité couvre simultanément les champs juridique, social, politique, économique et individuel. Elle désigne communément le lien d'engagement et de dépendance réciproques établis entre personnes formant un groupe organisé (famille, village, professions, entreprise, nation, etc.).
La dimension morale sous-tendue par tout lien solidaire caractérise un engagement, un choix individuel ou collectif d'assister autrui et réciproquement. À la différence de l'altruisme qui n'attend rien en retour et peut concevoir une certaine distance au niveau du vécu concernant l'objet de son implication, la notion de solidarité peut recouvrir des échanges aux intérêts mutuels bien compris.
Ainsi, la solidarité peut procéder d'un calcul économique où le lien entre membres prend la forme d'un échange mutuel. De même, on distingue une figure inattendue de solidarité imposée qui oblige chaque membre à adhérer au groupe sous peine de sanctions (impôts et autres contributions obligatoires).
C'est la formule consacrée de « devoir de solidarité » qui caractérise une sphère politique qui prône la redistribution coercitive des revenus et des richesses. D'autre part, les ONG, les associations et les syndicats sont des organisations revendiquant l'entraide et l'assistanat et par là-même des incarnations diverses de la solidarité.
C'est Emile Durkheim, communément considéré comme le père de la sociologie, qui développe en 1893 dans « De la division du travail social » une notion de solidarité morale, nécessaire selon lui à l'existence de toute communauté. En bon positiviste, il se sert de la science à des fins de réforme sociale et diagnostique ainsi un passage d'une solidarité dite « mécanique » (similitude et proximité des individus à l'image des sociétés traditionnelles) à une solidarité « organique » qui met en exergue une complémentarité des individus résultant de la division du travail, elle-même conséquence de l'industrialisation. Cherchant à renouveler ce que nous avons baptisé aujourd'hui le « lien social », Durkheim n'a cessé de convoquer dans ses écrits la morale, l'individu et l'éducation dans le but de réguler par des normes sociales la somme des aspirations individuelles.
Avant même Durkheim ou Léon Bourgeois, la notion de solidarité est déjà centrale dans la pensée de la société moderne. Elle préoccupe nombre de théoriciens dont Charles Gide, fondateur de l'Ecole de Nîmes et d'une doctrine qui dégage une voie nouvelle et dont la solidarité est le principe fondateur.
Pour ce professeur d'économie héritier tout à la fois du socialisme français, associationniste, dreyfusard et animateur des Universités populaires, la société peut prospérer sans pour autant verser dans un libéralisme effréné ou, à l'inverse, une toute-puissance de l'État.
Il érige ainsi la solidarité en principe et désigne la coopération et l'association comme étant les moyens pour y parvenir. Il va même jusqu'à produire un modèle de coopérative de production dont la modernité étonne encore aujourd'hui.
Opposé au libéralisme comme au collectivisme imposé, il a su mettre en lumière une voie médiane qui célèbre la solution coopératiste comme un idéal sociétal : « Entre notre socialisme coopératif et le socialisme collectiviste, même le plus sympathique, il restera toujours cette différence essentielle que le premier est facultatif et volontaire tandis que le second est coercitif. »
Porteuse d'espoir, l'idée d'une société solidaire rimait ainsi au tournant du XXe siècle avec un idéal de progrès et de partage. Qu'est-il réellement devenu alors qu'aujourd'hui se posent les questions du « comment vivre ensemble » en respectant des valeurs morales d'entraide et de partage ?
Engagement et économie solidaires, des étapes politiques et historiques fondatrices
Depuis les années 1970, l'Autre est au cœur de nombre de revendications. Notre mémoire collective est marquée au fer rouge par de nombreux combats : lutte contre l'Apartheid, collectes pour combattre les famines africaines subsahariennes, protestations contre les répressions du gouvernement chinois place Tian'anmen, mouvements divers contre le racisme, la pauvreté (Restos du Cœur) ou la défense des migrants sans-papiers…
Notre époque est un vivier de luttes et d'engagements motivés, le plus souvent portés par les gens du Nord aidant ceux du Sud. Bien plus que solidaires, ces combats sont même altruistes car les personnes qu'ils engagent ne sont pas les bénéficiaires de leur action politique. On assiste aujourd'hui à une multiplication de ces comportements individuels dits « altruistes » où l'acteur est conscient de son acte et revendique une volonté de don, ferme et pérenne. L'aide aux sinistrés d'Haïti a été à cet égard dernièrement un événement qui tend à prouver que cette attitude généreuse et solidaire est solidement ancrée dans nos sociétés.
Politiquement, on distingue des mouvements dits de protestation depuis la fin des années 1960, surtout dans l'espace public européen et nord-américain. Puisant dans des notions solidaires culturelles et sociales datant du XIXe siècle (l'affaire Dreyfus par exemple), ces groupes protestataires se sont construits autour des notions de « solidarité » et d'« égalité » et selon trois axes fondateurs : le christianisme (aider son prochain), l'humanisme des Lumières (respect des droits humains et des libertés individuelles) et la tradition socialiste (idée d'une société juste et égalitaire).
Aujourd'hui, en plus des traditionnels combats anti-racistes émergent des rassemblements organisés pour défendre l'environnement et l'émancipation des pays du tiers-monde. Des organisations comme Amnesty International, Médecins sans frontières, ATD Quart-Monde ont investi l'espace public et interpellent les autorités gouvernementales quant à l'action solidaire à mener pour les plus démunis et les opprimés.
On l'aura compris, les organisations solidaires ont, si l'on peut dire, de beaux jours devant elles et jouent désormais un rôle prépondérant sur l'échiquier politique mondial.
L'économie solidaire qui leur est corrélée est, elle aussi, un phénomène essentiel dans nos sociétés modernes. Elle voisine avec de nombreuses initiatives destinées à combattre les maux du capitalisme sauvage tels que l'écologie industrielle, le microcrédit, l'agriculture biodynamique, l'éthique d'entreprise ou la croissance soutenable… Autant de façons de tenter de remédier aux injustices sociales et aux bouleversements néfastes pour l'équilibre planétaire.
J'ai, sur le sujet, particulièrement retenu les théories du sociologue Jean-Louis Laville qui stipulent que l'économie solidaire ne serait pas une simple alternative mais une véritable troisième composante de l'économie de marché et du secteur public.
Elle désigne, dans les faits, des actions qui tentent de démocratiser l'économie en valorisant l'engagement citoyen (services sociaux, aides à la personne, services culturels). Une notion de proximité est privilégiée ainsi, tant dans les finances solidaires que dans les réseaux d'échange ou le commerce équitable.
Une économie sociale, ou tiers secteur comme le nomment les Nord-Américains, devient donc possible et désigne des structures juridiques telles que les sociétés anonymes qui recouvrent mutuelles, associations et coopératives. Ne cherchant pas une maximisation du profit à tout prix, ce type de management atypique revendique cependant une économie plurielle, non statique et qui s'appuie sur une dynamique politique performante.
Symptomatiques d'une dialectique productive entre la politique et l'économie, ces initiatives ont fait de la solidarité la fondation et le principe de leur organisation.
En France par exemple, l'économie sociale et solidaire totalise quelque 900 000 salariés, ce à quoi on peut ajouter les 250 000 emplois des coopératives et 100 000 autres au sein des mutuelles. Quant aux associations, on estime qu'il s'en crée à peu près 60 000 par an… Plus qu'une tendance, c'est un secteur en pleine croissance qui s'impose !
Le renouveau de l'économie fondée sur la solidarité est un phénomène qui a émergé fortement dans les années 1960 et qui perdure aujourd'hui tant le souci et la volonté restent présents de créer un système entrepreuneurial éthique.
Cependant on constate, et ce dans tous les pays à divers niveaux, que l'économie solidaire connaît des difficultés à pérenniser son statut face aux pouvoirs publics. Souffrant d'un amalgame fâcheux avec le traitement social du chômage, elle peine à avoir droit de cité alors qu'il faudrait au contraire reconnaître son statut réel : celui d'une troisième force économique qui, aux côtés du marché et des structures publiques, est une formidable source de création d'emplois stables.
L'entreprise solidaire : responsabilité réelle et limites du marché de la vertu
Suscitant un intérêt massif depuis les années 90, la RSE ou « responsabilité sociale des entreprises » est au cœur des débats. Intimement liée à un principe solidaire, la RSE est scrutée par un réseau ténu d'ONG qui surveille les agissements des entreprises en matière de pratique sociale.
Des fonds d'investissement éthiques ainsi que des organismes de consulting en RSE interviennent désormais sur les marchés boursiers. Plus d'un millier d'entreprises diffusent les publications de leurs rapports sociaux et bien d‘autres ont souscrit à des chartes de bonne conduite concernant les pratiques salariales, le respect des droits de l'homme ou la protection environnementale. On retiendra d'ailleurs la plus importante d'entre elles, le « Pacte Global », initié par l'ONU et qui réunit à lui seul plus de 2 000 entreprises, dont beaucoup issues de pays émergents.
Les consommateurs aujourd'hui ont, en effet, revendiqué et acquis une visibilité sur les entreprises et ils exigent des preuves d'une attitude responsable et solidaire.
Ils ont ainsi une force de pression décisive mais qui rend suspect l'engagement solidaire entrepreuneurial : la RSE est-elle une attitude voulue et véritablement considérée ou bien résulte-t-elle d'une crainte légitime de la part des entreprises d'être boycottées par un public punisseur de « mauvais élèves » ?
La question reste entière mais il n'en reste pas moins que, dans ce contexte, la RSE devient un outil de compétitivité et permet de fidéliser le public en reflétant une image satisfaisante des entreprise qui y souscrivent.
Sans aucun doute, forcées ou sincèrement motivées, de nombreuses entreprises ont-elles amélioré leurs pratiques par ce système de solidarité quelque peu « contraignant ».
Cependant, il existe une ombre au tableau car si les consommateurs affirment à plus de 70 % aux États-Unis et en Europe que l'attitude et les pratiques solidaires d'une firme sont déterminantes dans leur décision d'achat, il n'en est rien au moment de remplir leurs Caddies… Les bonnes résolutions s'envolent et laissent place à une réalité économique qui privilégie le prix puis la qualité et le confort.
Dans la réalité des faits, peu d'entreprises désignées comme « irresponsables » ont vu leur chiffre d'affaires baisser. J'en veux pour exemple la gigantesque chaîne de supermarché Wall Mart aux Etats-Unis qui a été stigmatisée pour sa politique salariale déplorable mais qui n'a connu aucune perte de profit…
Dans un même constat difficile, on peut affirmer que les marchés boursiers restent relativement indifférents à la RSE en ne dépréciant, ni ne récompensant les entreprises en vertu de leurs engagements solidaires ! Les analystes financiers de leur côté non plus ne se précipitent pas assez sur le compte-rendu des pratiques sociales d'une entreprise pour émettre leurs recommandations ou décider d'investir. Force est donc de constater que l'adhésion aux Fonds éthiques n'a pas encore assez largement convaincu…
Mais, à la lumière de ces tendances conflictuelles et de la confrontation de nos bonnes intentions avec la réalité du terrain, qu'en est-il de l'avenir d'une attitude entrepreuneuriale solidaire et responsable ?
Tout d'abord, je tiens à affirmer de nouveau avec conviction que solidarité et performance vont désormais de pair et que la responsabilité peut et doit être rentable.
Une entreprise doit aujourd'hui n'éluder sous aucun prétexte l'élaboration de sa charte éthique et doit faire l'effort de rédiger son code de bonne conduite afin de répondre aux attentes légitimes de visibilité formulées par les consommateurs.
Ce que l'on nomme le « marché de la vertu » va, j'en suis convaincu, prospérer et démontrer que les entreprises sont à l'écoute et peuvent donner l'exemple en évoluant de façon significative.
Formuler des chartes communes comme les Etats-Unis l'ont fait avec la « Workers Rights Consortium » ou l'Europe avec l'« Ethical Trading Initiative » ou la « Fair Wear Foundation », constitue une évolution pleine de promesses.
C'est à l'image de ces avancées entrepreuneuriales solidaires et formidables que l'Europe, au cœur de la tourmente, se doit d'être elle aussi solidaire politiquement, économiquement et affectivement. Pour son histoire, pour sa cohésion, pour son profit.