L'autorité est nécessaire et salutaire au sein de l'entreprise lorsqu'elle exerce un ascendant légitime et positif. Faire autorité, c'est pouvoir régler les situations, établir l'ordre et favoriser l'organisation. Questionner l'autorité reste néanmoins une attitude appréciable pour affiner cette notion inexorablement corrélée au pouvoir et afin d'en saisir toute sa complexité.
Depuis les années 1960, les incarnations de l'autorité ont subi des mutations profondes. Les institutions sociales, religieuses, étatiques, scolaires et familiales ont vu leur influence décroître inexorablement. A la faveur d'une démocratisation généralisée, il m'est évident qu'elles ont dû laisser place à des cadres de négociation où les décisions sont aujourd'hui beaucoup plus souvent débattues qu'imposées.
Qu'en est-il de cette évolution au sein de l'entreprise et de sa hiérarchie incontournable ? Comment définir l'expression idéale d'une autorité entrepreneuriale en tant qu'entité de gouvernance obligatoire et outil de cohésion ?
Leg de Rome en même temps que la notion d'Etat, l'Autorité du latin « auctoritas » est un concept qui appartient à l'Antiquité. Donnée universelle, elle est une réalité et un fait social avant d'être conceptualisée et tire son sens originel du verbe « augere » qui signifie « augmenter ».
La qualité « augmente » ainsi une personne et lui confère son autorité soit grâce à ses vertus et succès publics (guerre, élections), soit grâce à une intervention extérieure (ex. : attribution d'un poste) ou bien en vertu d'un héritage organique (la lignée).
Aristote considérant ce que l'on peut désigner aujourd'hui comme l'espace public, envisage l'exercice de l'autorité dans la sphère publique selon des rapports horizontaux et contractuels entre hommes libres qui se prévalent (en opposition à la sphère privée dite « oikos » où les rapports sont verticaux).
Mais force est de constater que l'argument d'autorité, sous son acceptation usuelle depuis la Renaissance, a disparu et détrône ainsi au passage les principes aristotéliciens. L'autorité intellectuelle et politique résulte du choix du plus grand nombre, instaurant par-là même un phénomène mécanique et quantitatif.
Quoi qu'il en soit de son devenir historique, il est indéniable qu'aucun groupement humain, de la famille à la société la plus vaste et ramifiée n'a pu se passer de l'autorité.
Indispensable à la cohésion et donc à la survie du groupe, l'autorité est impérative afin d'imposer aux volontés individuelles le respect d'un intérêt supérieur.
L'autorité ne pouvant être le fait de tous induit inévitablement une notion de partage inégalitaire du pouvoir. Un petit nombre l'exerce sur la majorité vouée à l'obéissance, sauf à être rejetée par le groupe.
Cependant, Autorité et Démocratie peuvent faire bon ménage et s'accompagner de la notion essentielle de légitimité.
Ainsi, pour Hannah Arendt, la véritable et louable autorité est définie par « la capacité d'obtenir l'obéissance sans recourir à la contrainte par la force ou à la persuasion par arguments ».
Diderot distinguait lui aussi une autorité vertueuse issue d'« un contrat passé avec le consentement des citoyens ».
En résumé et en reprenant les éléments de définition établis par René Rémond (in « La société française et l'autorité »), on peut distinguer ces trois binômes incontournables :
Autorité et groupement humain
Autorité et hiérarchie
Autorité et Démocratie
L'autorité, à l'intérieur de ces associations, se caractérise selon quatre instances :
le Savoir (l'alliance de connaissances scientifiques, relationnelles et autres fonde l'autorité des chefs).
La Légitimité (issue dans le passé d'un héritage organique royal ou guerrier, elle provient aujourd'hui de la compétence des individus).
La Reconnaissance (condition sine qua non pour exercer l'autorité, elle était auparavant peu contestée. Elle est aujourd'hui l'objet de négociations constantes).
La Soumission ( conséquence incontournable et essentielle de l'exercice de l'autorité).
Un grand nombre de sociologues et de psychologues se sont penchés sur les diverses manifestations et représentations de l'autorité. De Max Weber en passant par Kurt Lewin jusqu'aux travaux majeurs de Stanley Milgram qui, dans les années 1960, a étudié notre incroyable capacité individuelle à la soumission, l'autorité s'impose en tant que composante permanente de nos vies.
Mais quid de l'autorité au sein de l'entreprise ? Quelles formes prend-elle aujourd'hui dans un vécu entrepreneurial et quelles sont les adaptations structurelles inhérentes à l'évolution de cette notion ?
J'estime indispensable aujourd'hui d'envisager la notion d'autorité au sein de l'entreprise à la lumière de mon expérience tout autant que selon les grands axes définis précédemment.
Une certitude : l'autorité doit être légitime et refléter la société actuelle en quête de perfectibilité démocratique.
Cependant, cette ère de négociations où la hiérarchie perdure mais n'impose plus ses décisions arbitrairement est de plus en plus souvent cause de dysfonctionnements graves.
Les rapports d'autorité sont inévitables et surtout souhaitables lorsqu'ils régissent avec efficacité l'entreprise.
Notre Modernité a inventé une nouvelle expression de l'autorité, selon le modèle dit « rationnel négocié » fourni par la compétence des différents acteurs. Que l'on ne se méprenne pas : que le savoir soit, de nos jours, partagé est un progrès précieux. Je prends pour un bienfait que des « subordonnés » puissent ainsi faire preuve d'une envergure qui, autrefois, n'aurait pas été tolérée.
Mais l'expérience de terrain m'impose une réalité bien loin de cet idéal de fonctionnement négociateur. Cette individualisation entraîne de fait trop souvent des effets pervers fatals. A trop morceler l'autorité, on risque une perte identitaire et une dilution du sens.
L'autorité doit être la colonne vertébrale de l'entreprise, elle doit en assurer les valeurs profondes, les rites et l'ordre. L'esprit de négociation, bénéfique lorsqu'il est encadré, ne doit pas aboutir à une mosaïque intentionnelle et contestataire.
Rappelons-le, le pouvoir ne peut être partagé par tous au risque du chaos et de la paralysie.
Lorsque l'autorité fait défaut dans une entreprise, le développement s'en trouve grippé, la stagnation s'installe et annule tous les projets. Des créations de baronnies et l'émergence de courants contradictoires gèlent le mouvement et peuvent même instaurer un recul. Ce morcellement du pouvoir, corrélaire d'une perte de cohésion du groupe, favorise des réseaux claniques stériles. Bref, l'intérêt supérieur et la convergence vers un but idéal sont anéantis.
Théoriquement, le fait de favoriser la négociation vers une nouvelle forme d'autorité est, à mon sens, un véritable progrès.
Il ne faut cependant pas perdre de vue que, dans une logique entrepreneuriale, le cadre si souple soit-il ne doit pas oublier les fondements constructifs de l'autorité. Une unité doit être définie, tant dans le groupe que dans l'identité de l'entreprise.
Un message clair doit être énoncé et érigé en règle de conduite.
Le manque d'autorité, on le sait, peut mener une entreprise à sa perte pure et simple.
Rétablir et entretenir une forme d'autorité éclairée, naturelle, légitime et concertée est plus qu'une possibilité. C'est une nécessité qui, loin d'être rétrograde, consolide au contraire la structure de l'entreprise et lui permet de se projeter.
L'autorité devient, dans ces perspectives, un gage d'ouverture et de performance.